La Saint Valentin 1990 est morose, et deviendra même tragique, cupidon pleurant à chaudes larmes sur l'Alsace sous la forme de pluies abondantes et de redoux venteux sur le massif vosgien. Résultat, une brutale fonte des neiges qui provoque des crues dévastatrices et meurtrières, faisant 7 victimes...

Capture d’écran 2019 02 13 à 16.31.39Février 1990 fut un mois particulièrement agité. Il débute par une première tempête le 3 (111 km/h à Strasbourg-Entzheim) puis par d'abondantes chutes de neige entre le 10 et le 13. Il tombe près de 20 cm vers 500 mètres d’altitude, et 50 cm au-dessus de 1200 mètres. Le 13 au soir, le temps se dégrade encore et se radoucit : il pleut abondamment jusque sur les sommets des Vosges (150 mm en 24h le 14 au lac d’Alfeld). Les têtes de bassins de la Doller, de la Thur, de la Lauch, de la Fecht, du Giessen et de la Bruche reçoivent un cumul de précipitations de 150 à 300 mm voire plus, en 4 jours (l'équivalent de 4 à 5 mois de pluie en temps normal).

Les pluies, associées à un très fort vent d’ouest, vont faire fondre brutalement la neige tombée les jours précédents, engendrant un écoulement supplémentaire équivalent à 80 mm de pluie au moins. Tous ces volumes d'eaux vont gonfler l'ensemble des cours d'eau alsaciens de façon considérable et en seulement quelques heures entre le 14 et le 15 février.

Les crues les plus sévères sont enregistrées dans les vallées vosgiennes, en particulier sur la Bruche, la Liepvrette, le Giessen, la Fecht, la Thur, la Lauch et la Doller.

La vallée de la Bruche sous les eaux

La Bruche déborde le 15 au matin, inondant des premières caves puis le CD 261 et la RN 420 notamment au niveau du pont d'entrée de La Broque qui se retrouve submergé. La mairie de la commune est inondée par 40 cm d'eau, alors qu'elle atteint 1.20 m dans la rue, voire 1m50 localement à La Broque et à Schirmeck. Les flots charrient d'inombrables débris et notamment un grand nombre de troncs d'arbres. L'activité économique de la vallée est complétement paralysée avec de nombreux commerces inondés et bureaux fermés. Plusieurs entreprises sont obligées de cesser le travail. La zone d'activité de Wasselonne dans la vallée de la Mossig est également paralysée pendant plusieurs heures. Les installations de France-Telecom à Schirmeck sont touchées. En tout, plus de 1000 personnes ne peuvent se rendre au travail. La digue du canal de la Bruche est submergée entre Ergersheim et Kolbsheim et les lotissements fraîchement sortis de terre à Ernolsheim-sur-Bruche sont inondés. A Holtzheim, une digue se rompt sous l'effet de la pression de l'eau et le 16 février au matin, de nombreux quartiers situés à la proximité de la confluence de l'Ill et de la Bruche sont inondés, notamment le Gliesberg, l'Elsau et la Montagne-Verte. Dans les quartiers nord d'Ostwald, on mesure jusqu'à 60 cm d'eau dans les rues. En tout, les inondations de la Bruche, de l'Ill et du Giessen provoquent plus de 140 millions de francs de dégâts dans le Bas-Rhin.

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Coupures de presse, journal L'Alsace

Partout en Alsace, des inondations

la crue de 1990 en images 1516458280A Colmar, la digue de protection située à la confluence de l'Ill et de la Lauch se rompt, inondant la totalité du quartier de la Luss. Une seconde rupture de digues est signalée à hauteur du quartier du Ladhof. La crue a été particulièrement forte dans la vallée de la Lauch avec des dégâts très importants sur les infrastructures routières.

Ci-contre, Thann inondée (c) Journal L'Alsace

A Sélestat, les digues de protection à la fois en rive droite et en rive gauche du Giessen sont submergée, inondant plusieurs quartiers dont celui de la Filature. Le pont de la RN83/A35 est très proche d'être submergé également ! 

A Turckheim, le camping, la scierie Olry, l’étang de pêche et la zone artisanale sont inondés. Une quinzaine de maisons sont évacuées rue de la Filature et de nombreuses routes sont coupées. Mêmes scènes à Munster, où le camping et l’avenue de Lattre sont sous 1 m d'eau par endroits, avec là aussi une zone artisanale fortement impactée. A Stosswihr, Metzeral et Mittlach, de nombreuses maisons situées le long de la Fecht ont aussi été inondées. Le pont enjambant la Fecht au lieu-dit Striet a été arraché, ainsi que le pont de la rue de l’Eglise à Muhlbach.

A Buhl, dans le Florival, c'est un embâcle* au niveau de Lautenbach qui fera sortir la rivière de son lit à plus de 100 m de ses berges ! L’eau envahira une cinquantaine de maisons du centre-ville. Par endroits, il y aura jusqu’à 1,50 m d’eau dans les rues de Buhl !

* un embâcle et un enchevêtrement de débris bloqué sous un pont. Formant un véritable barrage ou "bouchon" ils provoquent une crue décuplée en amont en entravant l'écoulement de l'eau sous l'ouvrage. Pire, ils peuvent provoquer des vagues dévastatrices en aval si ils cèdent brutalement sous la pression de l'eau.

crue de 1990 a l entree de linthal une partie du cafe de felicie hurth a ete emporte par les flots l edifice sera demoli puis reconstruit de l autre cote de la route photo archives christian stoeckle 1455990304

A l’entrée de Linthal, la moitié d'une maison a été emportée par la Lauch (c) Archives DNA - Christian Stoecklé

...et de nombreuses victimes

Dans le Haut-Rhin, un homme est mort noyé dans sa cave et un agent de l'Equipement a disparu, emporté par les eaux alors qu'il effectuait une évaluation des dégâts causés par les inondations. Un automobiliste de 22 ans, dont le véhicule était tombé à Masevaux dans la Doller en crue, avait été emporté par les flots en tentant de porter secours à son passager, blessé dans l'accident. Quelques heures plus tard, une autre personne avait été portée disparue dans la Fecht. A Rothau, une femme qui lavait sa caravane au bord de la Bruche est tombée et a été emportée par le flot. Dans la même commune, un enfant d'une dizaine d'années qui jouait près d'une buse d'évacuation des eaux est tombé dans la Bruche.

Au total, ces inondations d'ampleur exceptionnelle auront touché plus de 200 communes alsaciennes, 223 d'entre-elles seront déclarées en état de catastrophe naturelle ! C'est la pire catastrophe naturelle des 30 dernières années en Alsace avec la tempête Lothar de 1999.  

Les crues de février 1990 provoqueront une importante prise de conscience sur le risque que présentent les inondations, et de nombreuses procédures réglementaires (notamment les plans de prévention du risque inondation) seront relancées. Il s'agit des dernières crues historiques en date, et à l'inverse d'évènements de type vagues de froid de février 1956, il est fortement probable que d'autres crues historiques se reproduisent au cours des prochaines décennies...

 

Sources: ORRION, Presse, "L'Alsace", 9 mars 1990 et DIREN, "Rapport sur la crue de février 1990", mars 1990, Dernières Nouvelles d’Alsace, 16 et 17 février 1990, Rapport D.D.A.F du Bas-Rhin, Service d’annonce de crues, printemps 1990, ADAM Olivier, ''La crue de la Bruche de février 1990 et sa prise en compte dans l'aménagement du territoire'', Mémoire de Maitrise (Géographie), Université Louis Pasteur de Strasbourg, 1998, DDT 68, Service régional de l'aménagement des eaux d'Alsace, ''La crue du 15 février 1990''.

La vague de froid de février 1956 fut l'un des évènements météorologiques les plus marquants du XXème siècle en France, en Alsace bien évidemment aussi. Retour sur cet épisode de froid extrême comme nous n'avons plus beaucoup de probabilités de revivre de sitôt...

on patine en fevrier 1956 place du 14 juillet 1417755480C'est un mois de janvier 1956 tout à fait ordinaire et assez doux qui s'achève en Alsace. Les gelées n'ont pas été très marquées et la neige plutôt rare en plaine. Le mercure affiche plus de 10°C à 6 reprises durant le mois, ce qui n'était pas vraiment courant il y a 60 ans. Bref, l'hiver se montre discret jusqu'alors. A partir du 25 janvier, tout change en Europe de l'Est avec une brutale invasion d'air polaire, d'abord sur la Russie, puis les pays de la Baltique, l'Ukraine et la Pologne.

Ci-contre, la place du 14 juillet à Mulhouse, transformée en patinoire (archives L'Alsace).

Pourquoi ce froid durable?

Un puissant anticyclone s'est en effet constitué sur la Scandinavie et des dépressions se creusent sur la mer Noire et la Méditerranée. Cette configuration amène un boulevard pour l'air froid dans un puissant flux d'Est/Nord-Est à travers l'Europe. Le fameux Moscou-Paris se met en route...

 

anim 1956

 Animation de la situation météorologique à l'échelle de l'Europe entre le 30 janvier et le 28 février 1956 (c) ATMO-RISK

Par le jeu des dépressions et anticyclones qui changent continuellement de positions (cf. animation ci-dessus), cette masse d'air froid tournicotte durablement sur l'ensemble de l'Europe d'une part, mais est également alimentée continuellement par de nouvelles advections froides par la Russie d'autre part. Enfin, les petites dépressions en Méditerranée ramènent de l'humidité, ce qui génère des chutes de neige exceptionnelles dans le sud de la France. 

Le froid au jour le jour

540938 522190181164736 105991266 nAinsi, le froid va persister sans interruption durant tout le mois de février sur la France et l'Alsace en particulier. Son arrivée est spectaculaire ! Le 30 janvier, à Strasbourg, la température est encore de 8°C. Elle plonge ensuite à -8°C 24h plus tard le 31, puis -14°C le 1er février et enfin -19.8°C au matin du 2 février ! Le froid reste vif les jours suivants, souvent associé à une bise glaciale. Un premier pic de froid est atteint le 10 février avec -22°C (-21.9°C à Mulhouse). Au Bonhomme, il fait -26°C, les oiseaux meurent de froid et les paysans vosgiens installent des fourneaux dans les étables pour sauver leurs bêtes.

Ci-contre, l'Ill gelé à la Petite France, Strasbourg, février 1956 (c) Robert ND.

Entre le 14 et le 19, il neige quasi quotidiennement sur la région mais les quantités sont beaucoup plus faibles que dans le sud de la France en raison d'une humidité moins importante. La couche au sol atteint néanmoins fréquemment 10 à 15 cm en plaine. Juste après ces chutes de neige, c'est le 20 février que la vague de froid atteint son paroxysme avec -22.2°C à Strasbourg. Il s'agit de la 2ème valeur la plus froide jamais relevée à la station, après les -22.3°C du 15/02/1929. Pendant des jours et des jours, les températures minimales relevées les matins affichent -15 à -20°C sur la région. La plupart des trains ne peuvent plus circuler et les cheminots de la gare de Strasbourg sont obligés d'intervenir sur les rails aux lances flammes ! Le 10 février, près de 160 aiguillages sont gelés en gare de Strasbourg. Les conditions sont dantesques le même jour, puisqu'au moins froid de la journée, le mercure n'affiche que -12.5°C sous une bise à 50 km/h ! Le Rhin, comme tous les autres fleuves d'Europe, est transformé en banquise.

Enfin, le 28 février, alors qu'il fait encore -13°C au petit matin, le dégel intervient en cours de journée (pour la première fois depuis un mois) avec +3.9°C. Le redoux arrive et la vague de froid du siècle s'achève !

l alsace et la vague de froid de fevrier 1956 1417755480

Extraits du journal L'Alsace (début février 1956). Il est intéressant d'y noter le premier paragraphe de l'article intitulé "un petit vent frais de Sibérie". "Où sont-ils ceux qui, samedi encore, pleuraient les hivers d'autrefois où il y avait "ça de neige"... Comme quoi, la perception générale des saisons et la mémoire humaine présentaient déjà les mêmes faiblesses il y a 60 ans...

Et si cela se produisait aujourd'hui ?

Evidemment, dans un contexte de réchauffement climatique avéré, la probabilité de revivre un tel évènement semble de plus en plus faible. Quand bien même, en dehors de tout contexte au réchauffement, la position et l'enchainement des centres d'action météorologique a été si exceptionnelle et favorable à un froid intense et durable, qu'il est statistiquement peu probable qu'elle puisse se reproduire à l'identique. 

Malgré tout, si cela venait à se produire, les conséquences sur la société et l'économie seraient probablement plus importantes qu'elles ne l'ont été en 1956, dans une France encore en phase de renconstruction et bien moins vulnérable, à la fois dans l'organisation des réseaux et infrastructures encore balbutiants, mais aussi en terme de résilience individuelle et collective. Il est probable qu'un tel évènement provoque de sérieuses tensions sur les réseaux électriques (avec une explosion de la consommation) ce qui pourrait conduire à un black-out européen. Sans électricité, comment s'organiseraient les milions de foyers dépourvus des moyens de résilience passés ? Les réseaux routiers et ferroviaires seraient fortement perturbés ou paralysés pendant des jours, empêchant toute activité économique normale ou ravitaillements en marchandises.

En tous cas, et c'est une certitude, cela ne se produira pas en février 2019, où les températures vont peu à peu remonter ces prochains jours, et devenir quasi printanières d'ici ce week-end...